Moustiques OGM au Burkina : « Un néocolonialisme scientifique », selon Ali Tapsoba

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Image d'illustration

Le 1er juillet 2019, le gouvernement burkinabè a autorisé le largage des moustiques génétiquement modifiés qui, selon les chercheurs, pourraient aider dans la lutte contre le paludisme. Ce jour, lorsqu’une dizaine de scientifiques est arrivée dans le village, les habitants de Bana étaient déjà attroupés pour regarder les petites cages s’ouvrir et, en une fraction de seconde, une nuée d’insectes volants fluorescents disparaît dans le ciel. Les moustiques génétiquement modifiés venaient d’être lâchés. Un acte farouchement contesté par des responsables d’associations qui s’étaient dressés contre ce projet depuis sa conception. Le lâcher réalisé, ces associations entendent « ester le gouvernement burkinabé devant les instances onusiennes ».  

 « Il y a des rapports scientifiques qui ont démontré la dangerosité des OGM », avait rappelé Ali Tapsoba de la Coalition ouest-africaine pour la Protection du patrimoine génétique (COPAGEN) pour qui, ce lâcher pourrait inéluctablement impacter la santé des populations. Pourtant le porte-parole du gouvernement Remis Fulgance Dandjinou assurait, au sortir du conseil des ministres du 3 juillet dernier, que  « tout a été fait dans le respect de la santé des populations ».

Image d’illustration (Ali Tapsoba de la COPAGEN au premier plan de l’image)

La COPAGEN et le Collectif citoyen pour l’agro-écologie dénoncent des risques sanitaires et écologiques à travers ce test et entendent saisir les instances administratives pour se faire entendre. « D’abord nous allons encore faire une plaidoirie, nous allons retourner échanger avec  les membres du gouvernement pour leur dire que nous les avions interpelés. Nous allons repartir auprès  des autorités coutumières et religieuses, et également rencontrer les parlementaires », a fait savoir M. Tapsoba qui intervenait sur le plateau d’une émission le 3 juillet dernier. « Une chose est sure, nous n’allons pas nous laisser faire », martèle-t-il.

Les jours à venir, la lutte contre les moustiques transgéniques s’accentuera. Les associations de lutte pour la protection du patrimoine génétique et pour l’agro-écologie qui pensent qu’ « il y a une complicité coupable de la part du gouvernement par rapport à cet érotisme scientifique », entendent saisir les instances nationales et internationales afin de « taper très fort », parce que, explique M. Tapsoba, « il n’est pas normal dans un pays qui se respecte qu’il puisse avoir des sciences qui se mènent et qui doivent avoir des impacts sur les humains, et que le gouvernement ne pipe pas un mot ». Il n’exclut pas des sit-in, des marches, et d’autres formes de lutte dans les jours à venir pour marquer leur désapprobation quant au lâcher des moustiques OGM, premier du genre en Afrique. Une plainte a déjà été déposée au niveau national et international parce qu’à l’entendre, les moustiques lâchés peuvent traverser des frontières et se retrouver dans d’autres pays.

En rappel, le lâcher d’anophèles transgéniques constitue la phase de test du programme Target Malaria, porté par un consortium de plus de 150 chercheurs africains et occidentaux et financé par la fondation Bill et Melinda Gates (partenaire du Monde Afrique) à hauteur de 60 millions d’euros. Cette première étape a reçu l’aval, en août 2018, de l’Agence nationale de biosécurité du Burkina Faso (ANB).

« On ne finance pas pour les beaux yeux de l’Afrique »

Pour Guy Yaméogo du collectif citoyen pour l’agro-écologie, une autre raison serait cachée derrière ce financement opéré dans la production de moustiques génétiquement modifiés. Il pense que ce test, avant même d’avoir des résultats palpables, intéresse les multinationales et l’industrie pharmaceutique. « Une certaine littérature parle même d’un intérêt de l’armée américaine » dans ce test, a-t-il révélé. Il n’y a rien sans rien, dit-il, avant d’ajouter qu’ « on ne finance pas pour les beaux yeux de l’Afrique ».

« Ce qui intéresse ces bailleurs, poursuit-il, ce n’est pas les malades de palu. Nous sommes fondés de croire qu’il y a des intérêts économiques qui sont derrières ». Il explique que l’expérimentation qui est menée actuellement ne concerne qu’une seule espèce de moustiques alors qu’il y en a quatre, sous  nos tropiques, qui peuvent transmettre le palu. Il estime que même si le projet Target malaria  arrive à obtenir des résultats, le palu ne sera pas éradiqué parce que les trois autres espèces pourraient toujours transmettre le vecteur de la maladie. « On cherche un terrain d’expérimentation », est-il convaincu.

« C’est de la médecine coloniale »

Pour Ali Tapsoba de la COPAGEN, il y a bien d’autres secteurs en Afrique que la fondation Bill et Melinda Gates pouvait financer outre le projet Target Malaria. « Pourquoi la fondation ne finance pas les projets de politique d’hygiène et d’assainissement dont on a besoin pour éradiquer le palu ? », s’est-il interrogé. Il confie que l’Uruguay et l’Algérie qui ont adopté de bonnes politiques d’hygiène et d’assainissement viennent d’être déclarés des pays sans palu par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Pourquoi la fondation tient mordicus à cette expérimentation de moustiques transgéniques ? Que fait l’armée américaine dans les recherches menées sur les moustiques au Burkina Faso ? Autant de questions dont les réponses pourrait convaincre  Ali Tapsoba qu’il s’agit là d’une « médecine coloniale, un néocolonialisme scientifique ».

A.K et Yacouba Koté

Minute.bf