Projet Target Malaria : Une recherche innovante pour développer une nouvelle méthode de lutte contre le paludisme

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Les moustiques en cours d'étude dans une cage à l'insectarium de Bobo Dioulasso

Le paludisme est une maladie qui frappe profondément le Burkina Faso et fait des milliers de victimes chaque année. En 2016, plus de 8 millions de personnes ont été victimes de cette vile maladie. 21 000 cas de décès ont été malheureusement enregistrés la même année. Dans la lutte contre cette maladie, des méthodes comme l’utilisation des moustiquaires imprégnées, des insecticides et les traitements antipaludiques ont fait leur preuve à un certain niveau en baissant le nombre de malades et de décès imputables au paludisme, mais n’ont pas été assez pour éradiquer la maladie en Afrique en général et au Burkina Faso en particulier. Dans l’optique d’éteindre complètement le paludisme en Afrique, le projet Target malaria a employé d’autres méthodes de lutte qui visent à modifier les moustiques vecteurs de paludisme afin de réduire la transmission de la maladie.

La question de l’utilisation des moustiques génétiquement modifiés pour lutter contre le paludisme au Burkina Faso a été au cœur des débats controversés dans tous les médias, les kiosques, les Grins de thé et plusieurs autres lieux de rencontre. « Si ces moustiques te piquent tu pourrais être stérile » ou « si ces moustiques finissement de détruire les autres moustiques sauvages ils se retourneront contre les populations » ou encore « l’Etat ne devrait pas autoriser ces genres de recherche au Burkina Faso ». Ce sont là quelques brèches récoltées auprès de certaines personnes dubitatives sur le projet ou celles qui ignorent tous ses contours et veulent malgré tout s’ériger en chercheur. « Ce sont des débats de kiosque », a indiqué Gustave Somé, coordonnateur de la coalition des organisations de la société civile de Bobo-Dioulasso que nous avons rencontré au siège de la coalition sis dans la capitale économique du pays.

Pour Gustave Somé, Coordonnateur de la coalition des associations de Bobo-Dioulasso ce projet contribuera à bouter le paludisme hors du Burkina Faso

Ces organisations qui disent avoir été « associées du début jusqu’au lâcher des moustiques » à Bana le 1er juillet dernier croient fermement à ce projet et restent convaincues qu’avec ce qui leur a été dit et ce qu’elles ont pu voir dans tout le processus, surtout le jour des lâchers, ce projet sera « quelque chose de bénéfique pour tous les Burkinabè ». Les responsables de cette coalition d’associations, témoins de ce lâcher des moustiques génétiquement modifiés à Bana, disent avoir été rassurés par le comportement des chercheurs qui ne portaient aucune combinaison et n’avaient pris aucune disposition particulière sur place ce jour-là. M. Somé qui estime que ce qui est raconté dans les rues au sujet du projet Target Malaria ne sont que des spéculations, a appelé les populations à « encourager ce projet pour que les recherches aboutissent afin de permettre au Burkina Faso  de bouter le paludisme hors de ses frontières ».

« Le gène qui a été lâché ne peut pas avoir d’impact à quelque niveau que ce soit… »

Les principaux investigateurs de ce projet que nous avons rencontré le jeudi 11 juillet dernier, assurent que Target malaria qui regroupe des scientifiques tels que ingénieurs de protéines, biologistes moléculaires, entomologistes médicaux, biologistes des populations, chercheurs en sciences sociales, conseillers en risques, réglementation, engagement des parties prenantes et communication, travaille dans un cadre réglementaire prenant en compte les aspects d’éthiques, de sûreté et de biosécurité comme le recommandent les lois en vigueur au Burkina Faso.

Dr. Abdoulaye Diabaté, principal investigateur du projet Target Malaria Burkina appelle les populations à faire confiance à leurs chercheurs

A son insectarium où il nous a reçus, Dr. Abdoulaye Diabaté, principal investigateur de ce projet, a expliqué que « le gène qui a été lâché à Bana ne peut pas avoir d’impact à quelque niveau que ce soit dans n’importe quel environnement même si le moustique avait été transporté quelque part, parce que le gêne ne peut pas être transmis à la génération suivante ». Aussi, a-t-il rappelé que les moustiques lâchés sont des mâles et ne peuvent transmettre aucune maladie à qui que ce soit. Le gène ne s’exprime que chez les moustiques mâles et non chez les femelles, précise-t-il.

Revenant sur l’historique de la lutte contre le paludisme au Burkina Faso, Dr. Abdoulaye Diabaté a appelé les populations à faire confiance à leurs chercheurs car, les autres méthodes de luttes contre le paludisme utilisées jusque-là, à savoir les moustiquaires imprégnées et les insecticides, ont été testées par leurs services. « La moustiquaire annoncée comme la moustiquaire de deuxième génération a été testée ici, par nos services. C’est dire que nous avons des infrastructures nécessaires, nous avons un plateau large sur lequel nous sommes en train de travailler. Nous ne travaillons pas seulement sur les moustiques génétiquement modifiés », a rappelé le Dr Diabaté pour qui « le paludisme est multiple et multiple doivent être les solutions ». Penser que les outils spécifiques que nous avons à notre dispositions aujourd’hui seuls peuvent résoudre le problème du paludisme est utopique, selon lui.

Le paludisme est un problème de santé publique majeure en Afrique et principalement au Burkina Faso. Même si les dernières statistiques publiées par l’OMS en 2018 montrent qu’il y a une évolution dans la lutte contre cette maladie, au Burkina Faso, le constat est tout autre selon Dr. Diabaté: « Le paludisme est en augmentation ». L’une des raisons essentielles de cette augmentation, explique-t-il, est due au fait que les outils conventionnels de lutte anti-vectorielle que « nous avons à notre disposition actuellement ont atteint leur limite fondamentale  protectrice». Il pense que sans outils complémentaires, « il est hors de question de penser qu’un jour on peut éliminer le paludisme ». C’est dans cette dynamique de recherche que s’inscrit le projet Target Malaria qui est un consortium de recherche qui vise à développer et partager de nouvelles technologies pour lutter contre le paludisme.

 « La science se passe au Labo et non dans la rue »

Réagissant aux différentes spéculations autour du projet Target malaria, le Dr. Diabaté a voulu être clair. Sa recherche est scientifique et « la science se passe au labo et non dans la rue », a-t-il dit avant d’inviter toutes les populations burkinabè à « faire réellement confiance à leurs hommes de science » parce que le travail qui est mené actuellement est « scrupuleusement encadré par la règlementation ici au Burkina Faso ». Le projet, à l’en croire, a été présenté à l’Assemblée nationale, aux ministères de la santé et de l’environnement, au ministre d’Etat Simon Compaoré à l’époque et aux différents conseils municipaux, à la société civile. Avant le lâcher des moustiques, « tous les risques essentiels ont été évalués avant de prendre la décision ». L’autorisation de lâcher a été donnée par l’agence nationale de biosécurité et « il n’y a aucun risque » sur le lâcher qui a été fait, assure Dr. Diabaté.

La science se passe au labo. Ici, des moustiques sauvages en analyse

« Nous ne travaillons pas sur cette technologie spécifiquement pour le besoin de la science, encore moins parce que nous aimons la science ou parce que nous voulons être populaires. Tous, autant que nous sommes ici, nous sommes des Burkinabè. Je ne connais pas un seul Burkinabè qui est né ici, qui a grandi ici, et qui n’a pas été victime de paludisme (…). Le paludisme n’est pas une maladie qui date d’aujourd’hui. Est-ce que le paludisme est une fatalité pour l’Afrique ? Certainement pas. Nous, en tant que des hommes de sciences, nous sommes payés pour ces recherches. C’est l’argent du contribuable qui est utilisé pour nous payer. Quand on se met sur un problème, c’est vraiment avec le cœur et on estime que cette technologie peut apporter un plus à l’Afrique et spécifiquement au Burkina où les cas de paludisme ne font qu’augmenter. Il est important de comprendre que si l’Afrique veut aller de l’avant, elle doit faire confiance aux hommes de science qui travaillent pour elle. Personne ne posera un acte qui pourrait avoir des conséquences négatives sur les populations. Les médicaments que nous prenons et les moustiquaires imprégnés sont passés par la science.

J’invite les populations à faire confiance à leurs hommes de science et à leur donner tout le respect nécessaire qu’il faut pour qu’ils puissent travailler ensemble main dans la main pour permettre au pays de pouvoir mettre fin au paludisme », a soutenu le Dr. Abdoulaye Diabaté.

« Nous ne travaillons pas avec du matériel dangereux »

Une visite à l’insectarium à l’Institut de Recherche en Science de la Santé (IRSS) nous a permis de faire le constat selon lequel toutes les dispositions sont prises pour éviter que les moustiques en cours d’étude ne se retrouvent dans la nature à quelque moment que ce soit. « Rien ne peut sortir de ce laboratoire sans qu’on puisse le contrôler et rien ne peut rentrer sans que l’on puisse contrôler », assure le Dr. Moussa Namountougou, responsable du laboratoire. Il explique à cet effet qu’il y a un niveau de sécurité dans le laboratoire qui permet de pouvoir évaluer les confinements. Des pièges sont posés pour collecter tous les moustiques qui s’échapperont des cages. « Nous ne travaillons pas avec du matériel dangereux. Nous travaillons avec des moustiques qui sont les mêmes que nous avons au niveau de la nature », a-t-il assuré.

Dr. Moussa Namountougou, responsable du laboratoire assure que les moustiques ne sont pas dangereux

« Nous sommes peinés de voir qu’il y a des gens qui ne nous font pas confiance, pourtant dans ce laboratoire nous travaillons à ce qu’il y ait un résultat au niveau de la réduction de la morbidité et de la mortalité en terme de paludisme », regrette-t-il. Plusieurs niveaux de sécurité ont été pris dans l’insectarium. Il y a l’audit interne qui a permis d’évaluer les techniques utilisés par tout le personnel de l’insectarium. L’ANB a aussi évalué les techniques utilisées au niveau de l’insectarium avant de donner l’autorisation de pouvoir faire venir les moustiques génétiquement modifiés pour le besoin des recherches. Au niveau communautaire, les riverains autour de l’insectarium ont reçu les informations nécessaires sur tout ce qui est fait.

A Nasso et à Bana, les populations ont adhéré au projet

Mohamed Serge Ouédraogo, Infirmier d’Etat, Chef de poste de Nasso pense que ce projet va contribuer à réduire les risques de palu au Burkina Faso

Nasso est situé à 20 Kilomètres de Bobo-Dioulasso et à 5 kilomètres de Bana, la localité où les moustiques mâles stériles ont été lâchés pour la première fois, à petite échelle le 1er juillet 2019. Le vendredi 12 juillet, à Nasso, nous avons rencontré Mohamed Serge Ouédraogo, Infirmier Chef de poste du centre de santé de la localité. Cet infirmier d’Etat nous a fait savoir que le projet auquel son centre de santé y a « beaucoup adhéré »  évolue dans l’air sanitaire de Nasso depuis sept ans et contribuera à « réduire considérablement le paludisme » dans leur espace sanitaire. Il appelle donc le gouvernement à travailler à accompagner ce projet qui contribuera « à réduire de façon conséquente l’incidence du palu au Burkina Faso ».

A Bana, les populations ont adhéré au projet et appellent les autorités à soutenir les chercheurs

Après Nasso, nous avons aussi rencontré les populations de Bana. Dans cette localité, nous avons constaté qu’un comité de gestion des plaintes avait été mis en place par le projet Target Malaria pour collecter et traiter toutes les plaintes des populations en ce qui concerne spécifiquement le projet. Kiessira Sanou, conseiller du Chef du village de Bana, prenant la parole au nom de toute la population de Bana, a exprimé sa joie pour cette nouvelle technologie employée dans la lutte contre le paludisme qui, à l’entendre, pourra contribuer fortement à la lutte contre cette maladie. « Ce projet n’a aucun problème. Nous sommes tous des Burkinabè et les chercheurs n’adopteront pas une méthode qui détruira leur propre population. La poule ne nourrit pas ses poussins avec quelque chose de nuisible », s’est-il exprimé, avant d’appeler les autorités du pays à soutenir ces genres de d’initiatives qui luttent fortement contre les maladies.

Armand Kinda

Minute.bf