Musique : Entretien avec le Prince aux pieds nus

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Alif Naaba, à l’état civil Noura Mohamed Kaboré, est un artiste musicien burkinabè qui compte à son actif 5 albums dont le nouvel et cinquième, intitulé « SO WOK » (long parcours en langue mooré), vient de paraitre le 11 juin 2021. Le prince aux pieds nus, comme l’appelle affectueusement ses mélomanes, après 7 ans de labeur, a édité cet album riche en couleur qui aborde à souhait des thèmes réalistes qui minent son quotidien dans un ton sensationnel et dans un style rythmé. A travers « SO WOK », Alif Naaba emporte son public dans un univers qui vacille entre moments de souffrance marqués par la sècheresse ou le terrorisme et moments de conquête de l’espoir jadis perdu par l’orphelin ou la jeune fille en manque de foyer. Cet album comporte 17 titres chantés en mooré, en français et en anglais. C’est une création qui allie pop-folk et musique traditionnelle et est pour l’artiste «  comme le nouveau départ après une longue attente ». Lisez l’interview que l’artiste a accordée à votre journal Minute.bf, le mercredi 16 juin 2021, pour mieux comprendre son engagement et son style artistiques exprimés dans l’album.

Minute.bf : Comment se porte l’album « SO WOK » à moins d’une semaine de sa sortie ?

Alif Naaba : L’album se porte bien. On est à quelques jours de sa sortie, nous sommes très heureux aujourd’hui. Nous sommes déjà en rupture de stock. L’album se vend comme de petits pains. On est très heureux de cet accueil. Après 7 ans d’attente, quand on est accueilli comme cela, on ne peut qu’être heureux. Je suis content.

Pourquoi avoir mis autant d’années avant de produire cet album ?

C’est la volonté de Dieu. Il y avait des projets aussi sur lesquels je travaillais. Nous avons travaillé sur les rencontres musicales africaines que j’ai moi-même mis en place. C’est une rencontre qui se passe trois jours à Ouagadougou avec les acteurs importants de la filière musicale du continent. Je produis aussi d’autres artistes comme Nabalüm. L’autre aspect, c’est le coronavirus qui est venu bouleverser notre calendrier. On avait voulu sortir l’album un peu plus tôt mais tout ce que Dieu fait est bon. L’album a grandi. Puisque de 12 titres on est passé à 14 titres et aujourd’hui on est à 17 titres. C’est l’œuvre de Dieu et tout ce qui est de l’œuvre de Dieu est salutaire. Nous sommes heureux aujourd’hui. Et on ne voit pas l’impact du temps quand le public réagit positivement.

Quelle différence créative « SO WOK » a avec les autres albums qui l’ont précédé ?

Tous mes albums sont différents. Chaque fois que je fais un album, j’essaie de faire en sorte que cet album soit différent des autres. Donc, on ne verra pas assez de similitudes entre « Regards Métis » et « Foo » ni entre « Foo » et « Wakat » ni entre « Wakat » et « Yiki » comme entre « Yiki » et cet album « SO WOK ». Les différences résident même au niveau de l’orchestration musicale. J’évolue beaucoup dans les orchestrations chaque année et je pense que l’album SO WOK a beaucoup évolué au niveau de la manière dont les arrangements sont faits. Il a une certaine assise et a une manière beaucoup plus posée. Et puis quand vous prenez un album comme « Yiki », vous verrez que c’est un album exclusivement enregistré en calebasse. Et avec l’album « SO WOK », je suis revenu à la batterie que j’utilise sans qu’il n’y ait des roulades et je le joue avec une certaine douceur. Dans cet album, je suis revenu un peu à la guitare folk qui apporte une certaine douceur aussi. On n’a pas cela entièrement dans les autres albums, peut-être dans « Yiki » mais beaucoup plus ici. Et puis, dans cet album je chante également en anglais ; vous voyez, c’est une différence que j’apporte encore. Ma manière aussi de porter la mélodie a quand même évolué avec l’expérience que j’ai eue sur la route. Vous savez entre « Yiki » et « SO WOK », il y a eu beaucoup d’années, beaucoup de dates de collaborations, de concerts et des disques que j’ai écoutés, des artistes que j’ai rencontrés. Tout cela a joué un grand rôle dans la création de cet album. Donc c’est un album qui est un concentré de toutes ces expériences et différent des autres.

Nous constatons également que le rythme musical de « SO WOK » est  plus accentué par rapport aux autres albums. Pourquoi avez-vous opté pour cela ?

C’est très rythmique parce que la plupart du temps, on m’a connu comme l’artiste avec sa guitare très douce. Mais sur cet album, vous avez des chansons qui sont très rythmiques comme « Poko » mais aussi d’autres comme « Man youre » et « Sora » qui sont des chansons très rythmées. Pour moi ce sont des différences très nettes et très significatives, mais qui sont significatives dans le côté positif. Puisque ce sont des différences que les gens apprécient. Aujourd’hui, je pense que les gens aiment  aussi cette fraicheur et cette différence que l’on a apportées.

Quelles ont été les principales sources d’inspiration de Alif Naaba ?

Ma source d’inspiration, c’est ce qui est autour de moi. J’ai vu beaucoup de choses. Quand vous prenez déjà le premier titre de l’album, c’est sur « M’tenga » qui est une chanson sur le terrorisme. Ce phénomène est une source importante d’inspiration. Je dis toujours que de nos jours, ce n’est pas normal qu’un artiste fasse sortir un album sans parler de terrorisme parce que c’est une situation qui est dans notre gorge. Nous, en tant que Burkinabè, notre Nation souffre de cela donc il faut en parler. Pour moi, c’est une source d’inspiration. Et également c’est tout ce qui est autour de moi notamment la question des femmes. Par exemple « Poko » ce n’est pas un hasard. 

Alif Naaba, artiste musicien

C’est parce que j’ai constaté autour de moi qu’il y a beaucoup de nos sœurs qui vieillissent à la maison, qui attendent pendant longtemps avant d’avoir un mari. Et même souvent qui sont seules à un âge très avancé et il y en a qui ne se marient pas malheureusement. Donc pour ces femmes-là, j’ai voulu apporter un message d’espoir et cette chanson « Poko » est ce message d’espoir là. Ce qui est aussi autour de moi, c’est l’émigration des jeunes africains, qui prennent des bateaux dans des conditions très difficiles et qui meurent dans les eaux occidentales. C’est pour cela que mes sources d’inspirations, c’est tout ce qui est autour de moi. C’est le quotidien que je rencontre tous les jours et que je dépeins pour qu’il y ait changement et une meilleure vie.

Nous avons l’impression que vos chansons sont beaucoup sensationnelles et quelquefois mélancoliques. Pouvez-vous nous dire ce qui explique cela ?

C’est normal. Si quelqu’un connait mon histoire, la personne le saura bien évidemment. Moi j’ai eu la chance d’avoir une mère qui est chansonnière traditionnelle. Ma mère et mon père se sont séparés pendant que j’étais le dernier, le petit bébé qui est resté dans la main de ma mère. Cette dernière, quand elle était dans ses peines, et lorsqu’elle chantait, elle m’avait au dos et en tant que bébé, on peut imaginer que les émotions qu’elle avait se transmettaient en moi. Je crois que c’est parce que je suis passé par là que j’ai reçu toutes ces émotions. J’ai reçu ces émotions quand elle était triste. J’ai aussi reçu ces émotions lorsqu’elle était heureuse. Quand elle chantait certaines chansons sur l’espoir dont elle avait beaucoup envie, ça s’infiltrait certainement en moi. J’ai vécu dans ça, je suis resté mouillé dans tout ça. C’est cette intimité dont j’ai hérité qui se déteint dans ma voix. L’autre chose qui est spirituellement explicable c’est le fait que ma voix sonne comme une voix qui interpelle. C’est une voix qui, traitant de thèmes très réalistes va vous paraître très mélancolique.

Si l’on aborde généralement des thèmes qui touchent comme l’éducation des enfants, je vais le prendre avec un ton pour faire de sorte que tu sentes ce truc qui touche. Le dernier point est dû au fait que mon public est de partout. J’ai des fans qui m’écrivent de l’Indonésie, j’ai des fans qui m’écrivent de l’Amérique latine et tous ces fans doivent se retrouver dans ma chanson. Quand j’écris une chanson, je pense à mes fans du Burkina, je veux que cette chanson touche aussi mon fan qui est à New York ou celui qui est en Indonésie ou encore celui qui est en Afrique de l’Est, alors que je le chante en mooré. S’ils n’arrivent pas à décoder le mooré comme mon frère du Burkina, au moins qu’ils se disent waouh : It’s a beautiful voice, it’s a beautiful emotion. Il faut que je puisse les toucher avec l’émotion.

Alif Naaba a-t-il voulu diversifier son public à travers SO WOK ?

Oui, c’est bien sûr le cas, nous voulons diversifier notre public. En lançant « Poko », c’est aussi faire en sorte que les jeunes sachent qui l’on est. Parce que mon titre a succès qui m’a révélé au public burkinabè c’est « Bark-biiga » ; entre ce titre et aujourd’hui il y a tellement d’années qu’il y a des jeunes qui ne me connaissent pas. Ces jeunes-là, qu’est-ce que je fais pour aller vers eux ? J’ai envie de leur parler parce que mon message aussi les intéresse. Mon message doit toucher toutes les générations. C’est pour cela qu’on travaille à ce que la rythmique évolue. Parce que la musique évolue sans que le style et la personnalité ne soient écorchés, mais que le message musicalement évolue pour toucher toutes les générations, et que ce que nous avons aussi voulu partager et faire entendre puisse atteindre les générations jeunes et les impacter positivement.

Pouvez-vous nous parler de vos collaborations avec les autres artistes dans l’album « SO WOK » ?

Dans cet album, je voulais vraiment partager un moment avec les artistes que j’aime. Ismaël Lo c’est mon rêve d’enfant que j’ai réalisé. Je rends gloire à Dieu, c’est un grand progrès parce que c’est un artiste incroyable qui refuse de chanter avec les autres artistes. C’est un artiste qui crée et il est très difficile à avoir. Je rends gloire à Dieu car nous avons pu l’avoir. Smarty c’est un artiste aussi au Burkina qui, depuis des années, sa plume a emporté tellement la jeunesse. Beaucoup de jeunes ont grandi avec l’écriture de Smarty et c’est quelqu’un qui n’a pas tari ; au contraire il est comme moi, il se bonifie et c’est quelqu’un que j’apprécie et j’estime beaucoup. Djam est un artiste de l’Algérie. Il est très virevoltant. C’est un artiste que l’on peut trouver dans tous les styles et c’est un instrumentiste hors pair. Il chante de façon incroyable. C’est un artiste que j’ai rencontré sur les scènes dans les tournées et que j’écoutais. Dj Pissy est un jeune arrangeur que j’ai rencontré, on a voulu faire une expérience. Il n’a pas chanté, mais il a composé la musique pour que moi je chante. Ça aussi, c’est un featuring.

Nous remarquons que Alif Naaba se produit moins sur les scènes au Burkina qu’à l’international. Qu’est ce qui peut expliquer cela ?

Cela va changer, parce que j’avais mon tourneur qui travaillait beaucoup et qui trouvait beaucoup de dates à l’extérieur. Mais on est en train de travailler, on va changer. On va jouer à l’extérieur mais on va beaucoup jouer dans le pays pour les gens. Pour nous, ce qui est intéressant aussi, il faut travailler à ce que l’ancrage ici soit là. Je n’avais pas une équipe, je travaillais pendant pas mal d’années au niveau local. Maintenant il y a une nouvelle équipe qui est en place, on est très content. On a pris du temps pour assoir les choses et je pense que maintenant on verra de plus en plus Alif et inch’Allah quand le temps nous le permettra, parce qu’on ne va pas se priver d’aller jouer à l’étranger. On va continuer aussi à faire des dates pour le bonheur de notre pays et on va essayer d’être partout.

Alif Naaba est beaucoup tourné vers l’Institut français pour ses prestations. Comment peut-on comprendre cela ?

C’est parce que l’Institut français nous propose des conditions idéales. Vous savez, il y a eu des dates, des concerts au Burkina où on m’a programmé et moi-même à l’approche du concert, j’ai remboursé les frais et les avances qu’on m’a faits et j’ai annulé le contrat juste parce que je trouve que la qualité n’y était pas. Vous prenez un artiste comme moi, vous n’allez pas me faire jouer dans les conditions techniques pas du tout intéressantes. Ce n’est pas bon pour nous les artistes. Ce n’est même pas respectable pour nos fans parce que si vous faites venir un artiste et que vous lui mettez dans des conditions pas du tout intéressantes, vous voyez que vous ne respectez même pas ses fans. Souvent c’est ça. Mais avec l’Institut français, nous avons en tout cas l’une des choses les plus sûres. L’Institut ne paye pas d’ailleurs mieux que les autres. C’est parce qu’au niveau technique, les conditions sont très respectables et très honorables. Cela te permet de rendre bien ton travaille et ça, c’est le plus important pour un artiste. Moi je travaille beaucoup avec l’Institut français parce que c’est beaucoup carré. J’aime travailler de manière carrée, de manière professionnelle. Quelqu’un me disait que Alif Naaba ne fait pas de tourner à l’intérieur du pays. Je vais essayer de trouver une solution pour faire des tournées avec une formule très réduite. Mais si je dois aller avec une vraie formule, je ne peux pas parce qu’économiquement, c’est difficile d’avoir une vraie formule dans certains pays. Mais il faut quand même qu’on y aille. Maintenant on va essayer de trouver la formule pour aller dans des trucs légers pour pouvoir parler avec nos publics. Je joue aussi à l’Institut français parce qu’il y a un public là-bas. Mais cela ne m’empêche pas de jouer à l’extérieur. Je pense que les choses vont changer.

On va essayer de gérer pour tous les publics. Il faut savoir aussi que tout le monde peut venir à l’Institut français. Les gens se disent: c’est chez les blancs. Pourtant, c’est ouvert à tout le monde. C’est généralement le prix le moins cher même d’ailleurs. Parce qu’un concert à l’Institut français, c’est moins cher qu’un concert au CENASA. Le CENASA coûte plus cher que l’Institut français. Il faut dire aux gens que c’est une idée, une image que les gens ont de manière arrêtée.

Quelle sera la prochaine étape après la dédicace de « SO WOK »? Comptez-vous organiser des concerts après ?

Pour la promotion de l’album, on va essayer d’être présent ; on a des initiatives nouvelles, on va essayer d’être présent, on va faire des concerts, on va être sur des scènes pour exister. On va faire aussi des concerts dédicaces. On va rencontrer les publics. Malheureusement on rentre en saison de pluie, mais on va essayer quand même de trouver l’occasion d’être dans des petites salles d’abord. On utilisera tous les moyens qu’il faut comme le digital et avec le concours de nos partenaires comme vous, nous allons travailler pour que les gens puissent aussi connaitre l’album et que les différents sons comme « Poko », « Kiiba », « Koom » et tous les autres titres sortent. C’est de faire aussi que « SO WOK » soit quelque chose que l’on présente comme un fruit, un joyau de notre pays.

Vidéo-Alif Naaba explique pourquoi il y a tant de mélancolie dans ses différents albums

Quelles appréciations faites-vous de la génération de jeunes artistes actuels au Burkina Faso ?

Ce sont des jeunes qui ont beaucoup de talents. Nous, on était venu à un moment aussi comme ça. Le temps va passer, il y a d’autres qui vont continuer à être vraiment très performants. Les plus travailleurs, les plus intelligents et les plus stratèges vont rester pendant longtemps. Et je prie Dieu que tous soient stratèges, travailleurs, intelligents, surtout que ce sont des jeunes qui ont vraiment beaucoup de talents. Quand vous prenez une dame comme Tanya ou bien Nabalüm, ce sont des jeunes qui ont beaucoup de talents et qui, normalement, devraient aller très loin. Il faut aussi que le public soit derrière eux. Quand vous prenez des jeunes comme Kayawoto et mon jeune frère Amzy qui a fait un super boulot (parce que Amzy est le premier à avoir ouvert la porte pour que les autres suivent), ils ont des équipes derrière qui travaillent très bien et je demande à ce que Dieu leur donne beaucoup de sagesse pour qu’ils puissent travailler avec leurs équipes sans avoir la grosse tête parce que l’humilité c’est la clé qui ouvre toutes les portes. Je pense que ces jeunes l’ont compris, ils sont très humbles et ils savent où ils veulent aller. Il faut que les autres aussi s’inspirent d’eux mais en tout cas, moi, j’ai confiance en une chose: c’est la qualité. Quand vous prenez toutes les œuvres de ceux que l’on a cités, ce sont des œuvres qui sont vraiment de qualité et il faut qu’ils continuent de travailler, ne pas dormir sur leurs lauriers, ne pas se dire que les gens m’aiment parce qu’au Burkina les gens peuvent t’aimer et ils peuvent ne pas t’aimer à un moment. Je leur conseille donc de continuer à travailler de manière très dure et de garder la tête très froide pour être toujours avec les mêmes personnes qui les ont vus monter. Cela sera très bon. En tout cas, ce sont des jeunes que j’encourage et avec qui, si Dieu nous donne l’occasion, on va faire des choses ensemble puisque moi j’aime bien écouter leur chanson. D’ailleurs j’ai voulu faire une chanson avec Amzy ; on n’est pas encore arrivé à le finaliser, je pense que inch’Allah ça va se faire. J’aime bien ce qu’il fait et je trouve que c’est un jeune qui a besoin de soutien et que tout le monde doit soutenir encore plus.

Avec cette jeune génération, ne faut-il pas craindre la fin de la musique version Alif Naaba, Bil Aka Kora ou Floby ?

Non, c’est évolutif. L’idée sera plutôt d’utiliser cela et travailler autrement. Moi, quand je prends le cas du Nigérian que j’aime beaucoup,  Burna Boy, il fait un très beau style d’afrobeat. Nous, on n’est pas vieux, on est encore là, on peut continuer notre travail. Moi je continue bien mon travail. Et comme je le disais, je ne suis pas d’une vieille génération. Toutes les générations, je les bouffe. Le problème ce n’est pas une question de génération. Le problème, je le répète, il faut juste travailler. Si tu es d’une ancienne génération et que tu travailles, tu vas toujours être là comme Salif  Keïta, comme Youssou N’Dour, comme Alpha Blondy… Mais si tu ne travailles pas, c’est là que tu tombes, parce que les jeunes ne viennent pas pour s’amuser. Mais si tu travailles aussi comme eux, tu vas toujours être avec eux.

Propos recueillis et retranscrits par Hervé Kinda

Minute.bf

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