MGF transfrontalières : « La porosité de la frontière malienne ne facilite pas la lutte » (Philomène Kaboré)

0

Philomène Kaboré/Zongo, Éducatrice sociale à la retraite depuis 2018, ancienne directrice provinciale de l’action sociale et de la solidarité nationale du kenedougou a accordé un entretien à votre journal www.minute.bf. Au cours de cet entretien, plusieurs points ont été abordés sur les questions de l’excision, avec surtout les mutilations génitales féminines (MGF) transfrontalières qui se développent au Burkina Faso depuis la lutte farouche contre cette pratique enclenchée par l’Etat burkinabè qui l’a criminalisée. Nous vous proposons l’intégralité de cet entretien accordé le 29 septembre 2021 à Orodara, dans la province du Kénédougou.

Minute.bf : Où avez-vous servi le plus longtemps possible ?

Philomène Kaboré : J’ai servi le plus longtemps possible à la direction provinciale de l’action sociale. A l’époque, c’était Action sociale et solidarité nationale à Orodara.

Minute.bf: Nous sommes là pour parler de l’excision. Pouvez-vous nous dire quelque chose sur cette pratique à Orodara ?

Philomène Kaboré: L’excision dans la province du Kénédougou est une pratique qui existe et qui perdure. Nous avons travaillé à la sensibilisation depuis les années 90 et jusqu’à présent c’est une pratique qui a diminué mais qui existe quand même. Les méthodes de pratique ont changé ; dans le temps c’est à l’âge du mariage que l’excision était pratiquée, mais actuellement avec la loi qui interdit la pratique, c’est à la naissance qu’on excise les filles et de manière clandestine.

Minute.bf : Quelles ont été les actions menées pour lutter contre cette pratique ici à Orodara?

Philomène Kaboré : Les actions ont été multiples et multiformes. Il y a eu des actions de sensibilisation, des formations, la répression et des séances de réparation aussi dans la province du kénédougou.

Sur le terrain, les actions sont toujours menées, surtout la sensibilisation et la répression. Il y a beaucoup de parents et d’exciseuses qui ont fait la prison à cause de cette pratique. Ce sont des actions qui continuent surtout la sensibilisation qui est une action de longue haleine ; on ne doit pas cesser de sensibiliser les populations.

Minute.bf : Les populations sont-elles réceptives vis-à-vis de ces sensibilisations ?

Philomène Kaboré : Je peux dire que les gens sont réceptifs, parce que la pratique a diminué. Elle perdurait sur le plan coutumier mais avec la sensibilisation à travers des séances de causerie, des projections vidéo, des théâtres forum et surtout des formations pour faire connaître l’appareil génital féminin (il y a des gens qui ne savent pas quelle partie est mutilée si bien qu’ils ne connaissent pas les conséquences), il y a beaucoup de gens qui comprennent maintenant que c’est une pratique qui fait du mal aux femmes et aux petites filles. Toutes ces actions ont fait qu’on peut dire que la pratique a diminué.

Minute.bf : Qu’avez-vous à nous dire sur la pratique de  MGF transfrontalière?

Philomène Kaboré : Comme la province du Kénédougou fait frontière avec le Mali, au niveau du Mali l’interdiction de la pratique n’est pas très franche comme chez nous ici au Burkina où toutes les autorités adhérent à l’interdiction de la pratique de l’excision. Nos autorités se sont vraiment impliquées dans la lutte contre la pratique de l’excision, mais pour ce qui est du Mali, ce n’est pas vérifié parce qu’actuellement il y a des familles qui quittent le Burkina pour aller faire exciser leurs enfants au Mali. La loi n’est pas très rigoureuse au Mali comme au Burkina pour ce qui concerne la lutte contre la pratique de l’excision. Comme vous le savez, le Kénédougou fait frontière avec le Mali si bien qu’en quelques heures on est rentré au Mali, ou-bien on fait déplacer l’exciseuse du Mali au Burkina.

Minute.bf : Lorsque vous étiez toujours en fonction est-ce que vous avez eu vent des cas d’excision transfrontalière ?

Philomène Kaboré : Oui, il y a eu plusieurs séances d’excision transfrontalière. Lorsqu’on signale qu’il y a un cas de pratique de l’excision à quelque part, quand vous arrivez sur les lieux, vous allez chercher l’exciseuse en vain ; elle est déjà partie. Après, les enquêtes vont révéler que l’exciseuse était venue du Mali et après exécution elle est repartie sur le champ. Généralement on se rabat sur les parents pour trouver l’exciseuse, mais ce n’est pas facile. C’est à travers ces séances-là qu’on se rend compte que la porosité de la frontière avec le Mali fait que, soit on amène les enfants au Mali soit on fait venir une exciseuse malienne pour faire le travail ici au Burkina Faso. Cela complique vraiment la lutte contre la pratique de l’excision au niveau du Kénédougou.

Minute.bf : Quel est aujourd’hui le taux de prévalence de l’excision dans votre province ?

Philomène Kaboré : Je ne peux pas être sûre de la prévalence mais je sais que la tendance est baissière par rapport aux années 90 où la lutte a commencé. Actuellement on peut parler d’une diminution de 50% à peu près.

Minute.bf : Qu’est-ce qui peut justifier cette diminution ? Est-ce parce que les femmes ont pris conscience des conséquences de cette pratique ou est-ce parce qu’elles n’arrivent pas à pratiquer librement l’excision comme avant ?

Philomène Kaboré : Je dirai que c’est parce qu’elles ont pris conscience des conséquences néfastes de la pratique de l’excision à travers les formations dispensées au profit de toutes les couches sociales, les responsables d’associations, les responsables des jeunes, des agents chargés de la sécurité, les coutumiers, les religieux, etc. A tous les niveaux il y a eu des séances de formation pour montrer les conséquences néfastes de la pratique de l’excision.

Minute.bf : Que proposez-vous pour mettre définitivement fin à l’excision ?

Philomène Kaboré : La sensibilisation est une activité qui ne doit pas cesser d’exister, il faut continuer à sensibiliser mais la répression aussi doit être de mise parce que, si vous prenez 100 personnes aujourd’hui au Burkina Faso, peut-être 80% ont déjà entendu parler des conséquences de la pratique de l’excision ; donc je me dis qu’il faut sensibiliser mais aussi réprimer. S’il y a des cas d’excision et qu’on arrive à mettre la main sur les parents ou sur l’exciseuse, la répression doit être appliquée en ce moment.

Minute.bf : Y a-t-il déjà eu des cas d’excision réprimés ici à Orodara ?

Philomène Kaboré : Quand j’étais en fonction, il y a eu plusieurs exciseuses qui ont fait la prison de Orodara à cause de la pratique.  Elles ont été jugées et condamnées à cause de la pratique de l’excision. Il y a eu beaucoup de cas comme cela.

Minute.bf : En moyenne, combien de cas d’excision enregistre-t-on par an ici à Orodara ?

Philomène Kaboré : Nous ne pouvons pas connaitre le nombre de cas cachés. Mais pour les cas qui ont été dénoncés, on peut enregistrer deux ou trois par an.

Minute.bf : Quel message avez-vous à l’endroit des personnes qui n’ont pas encore compris la dangerosité de cette pratique ?

Philomène Kaboré : Le message que j'ai à l'endroit des exciseuses c'est de savoir quelles doivent cesser de pratiquer l’excision sans délai parce que c'est une pratique très néfaste pour la santé de la petite fille et de la femme. Aujourd’hui nous assistons à une pratique clandestine et très précoce de l’excision sur les filles ; les fillettes, dès la naissance, subissent l'ablation des parties génitales. J'ai un appel franc et très direct à leur endroit en leur disant de cesser parce que ce n'est pas une bonne pratique et sa créé beaucoup de dommage, beaucoup de difficulté, beaucoup de conséquences sur la santé des petites filles. Ce sont des filles qui, à la longue, auront des difficultés dans leur foyer avec leurs hommes, ou qui auront des difficultés à accoucher ou des difficultés pour pouvoir avoir des relations sexuelles avec leurs hommes. C’est vraiment une pratique à laisser tomber, à bannir à tous les niveaux.

Plus de détails dans cette vidéo où Philomène Kaboré/Zongo nous parle des MGF transfrontalières, les conséquences de l’excision et lance un appel à tous pour y mettre fin…

Minute.bf : Le Burkina Faso est frappé par une crise sanitaire et sécuritaire. Est-ce que ces facteurs n’impactent pas la lutte contre l’excision?

Philomène Kaboré : Je peux dire que dans toutes les situations il y a des priorités. Il y a plus de 5 ans passés, on ne connaissait pas cette insécurité, on ne connaissait pas aussi cette crise sanitaire et la pratique de l’excision avait vraiment du poids. Les autorités pouvaient mettre les moyens nécessaires pour lutter contre cette pratique mais actuellement avec l’insécurité, entre deux maux on choisit le moindre mal.

Nous pouvons dire que la pratique de l’excision est une difficulté sanitaire mais la situation sanitaire et la sécurité ne sont pas moindres, si bien que, compte tenu de l’insuffisance des moyens au niveau des autorités, dès que l’insécurité frappe, elles sont plus tournées vers la protection de la population contre l’insécurité que la lutte contre la pratique de l’excision. Mais s’il y a des ONG qui optent pour lutter contre la pratique de l’excision, qu’elles n’hésitent pas, cela ne peut pas empêcher la lutte contre l’insécurité mais il faut vraiment faire avec pour que la pratique de l’excision ne soit pas reléguée en second plan. Il faut continuer parce que tout est crise sanitaire, tout est lié à la santé et une population qui n’est pas en bonne santé ne peut pas se développer.

Il faut travailler à ce que toutes ces crises soient prises en compte. Les moyens sont insuffisants mais nous demandons aux autorités de protéger les populations contre l’insécurité, contre la crise sanitaire mais aussi à continuer de lutter contre la pratique l’excision.

Propos recueillis par Armand Kinda

Minute.bf

LAISSER UN COMMENTAIRE

Votre commentaire
Votre nom