Tribune – Stigmatisation de communautés : « Il est temps que chacun de nous engage sa responsabilité » (Abdoudramane Sawadogo)

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La Nouvelle vision (NOVI), dans cette tribune, donne sa lecture sur les propos de haine proférés contre certaines communautés au Burkina Faso, à cause de l’insecurité grandissante.

« Le gouvernement rassure toutes les composantes de notre nation qu’aucun citoyen Burkinabè ne sera discriminé sur la base de son appartenance ethnique, communautaire, religieuse, raciale ou de ses opinions politiques », Lionel Bilgo, porte-parole du gouvernement.

C’est bien beau ce discours. Mais si nous continuons à condamner les paroles et ne faisons rien comme action sur le terrain, j’ai bien peur que les plaies d’aujourd’hui ne se cicatrisent jamais.

Les audios appelant au meurtre collectif d’une communauté, bien qu’inadmissible ne m’étonnent guère. Le massacre de Yirgou, s’il est déjà oublié par certains, est toujours d’actualité pour d’autres.

Pour une fois, nous devons éviter de nous voiler la face, de nous dire la vérité afin que le problème soit posé pour rechercher des solutions idoines. Qu’on le veuille ou non, le peulh est associé au terrorisme. Et voilà d’où commence le problème. On a beau tenu un discours contraire, rappelant que le terrorisme n’a pas d’image, dans le cœur de ceux qui se sentent directement concernés par les attaques terroristes : « ce sont les peuhls ». Ce phénomène d’accusation d’une communauté toute entière après des dérives d’un groupuscule de cette communauté ne date pas d’aujourd’hui au Burkina. Il fait partie du comportement de beaucoup de nos communautés avant même l’avènement du terrorisme. Et Yirgou est le plus récent et le plus macabre. Malheureusement nous n’avons jamais pu emprunter la véritable voie qui pourrait nous faire sortir de ce phénomène. 

« Les terroristes, ce sont les peuhls », une phrase qui fait trembler, qui est un cauchemar, que seuls des déréglés osent en parler publiquement. Pourtant, beaucoup l’utilisent dans les quartiers, les villages, les grins, etc. Et pire encore, cette phrase est suivie par l’action.

 Beaucoup d’endroits aujourd’hui dans notre pays le peuhl est devenu persona non grata. On peut traverser des villages sans rencontrer ne serait-ce qu’un seul peuhl. Ils ont tous fui, pas à cause des terroristes mais à cause des autres. Et le peuhl fou qui s’y aventurera aura peut-être la chance qu’on retrouve son cadavre pour bénéficier des rites funéraires. Des communes où il n’est pas permis à un peuhl d’y entrer, de traverser. « On n’accueille pas de peuhl ici, ou du moins on ne veut même pas voir de peuhl ici ».

Des camps de déplacés peuhls ont été mêmes laissés à leur sort. Je vous assure, il y a des villages où si tu es peuhl on te tue. C’est douloureux ! et voilà comment à notre manière, nous contribuons à augmenter le rang des terroristes, à isoler davantage la communauté peuhl et à pousser des Burkinabè à prendre des armes contre leurs propres frères. Il est vrai que les gens sont assez terrifiés, et que l’instinct de survie les pousse à agir sans raison garder, mais que font ceux qui ont encore l’esprit lucide ? La haine, la division, le génocide…

Il est temps que chacun de nous engage sa responsabilité et de reconnaitre que nous avons laissé tomber une partie de notre communauté.

J’aurai tellement souhaité qu’on attaque le problème à la racine. Que nous soyons à mesure de protéger nos frères et sœurs qui sont en danger permanent dans les zones occupées par les hommes armés et que nous aidons également nos frères forcés par le cours des choses, par des évènements à ne pas basculer vers ceux qui ont crée les groupes terroristes pour leur business. Hélas ! nous sommes dans un pays où on ne cherche jamais de solutions à un problème, où on se voile les faces à travers des beaux discours, des colloques, des forums, etc. sur la réconciliation, la tolérance et le vivre ensemble. Pourtant, souvent les solutions sont justes à côté loin des théories de speudo-intellectuels. Mais non, pourvu que chacun gagne pour lui.

Ils sont nombreux ces peuhls avec qui nous travaillons, ces collègues, et même ces hauts cadres qui nous lancent le sourire mais qui pleurent en silence, qui ne laissent apparaitre les saignements du cœur quand ils pensent à la vie des siens, parents ou amis, au village, qui souffrent doublement du terrorisme, de la stigmatisation, de l’isolement. Car la douleur, cette douleur, de se sentir étranger chez soi, se sentir rejeter des autres est atroce.

Qu’Allah nous vienne en aide

Abdoudramane Sawadogo

Minute.bf

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