Yatenga/ Douma : Les terroristes ont commencé l’enseignement de l’arabe

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Sahel, Africa. 2009.

Le Burkina Faso vit depuis quelques années la pire crise sécuritaire que le pays n’ait jamais enregistrée de toute son histoire. Au nord, au Sahel, au Centre-Nord, à l’Est, bref, des régions entières du pays sont infestées par des groupes armés qui imposent leur diktat dans toutes les zones qu’ ils contrôlent. Des populations ont fui certaines localités pour sauver leur vie. Les déplacés internes se multiplient. Plus d’un million, selon les derniers chiffres du gouvernement.

www.minute a recueilli les témoignages émouvants d’un habitant de Douma, dans la commune de Tangaye, localité située à 45 kilomètres de Ouahigouya, région du Nord. « L’Etat n’existe plus. La zone leur appartient. Leur drapeau y flotte depuis 18 mois », déplore notre témoin qui a préféré garder l’anonymat pour raison de sécurité. « Les populations qui ne pouvaient pas se plier au diktat des terroristes ont fui pour se réfugier à Ouahigouya. Depuis plus de 18 mois, nous n’avons vu aucune opération militaire dans notre zone. Nous avons des volontaires qui sont allés se faire former pour défendre la Nation. Mais jusqu’à ce jour, ils n’ont aucun matériel pour lutter contre le terrorisme. Certains ont des armes mais n’ont aucune munition… », regrette-t-il.

Selon ses explications, la saison des pluies dernière, les terroristes exigent des populations de Douma de vider le village. Après concertation, elles décident de « supplier les terroristes » de les laisser vivre sur la terre qui les a vues naitre. « Nous avons fait une délégation des vieux du village pour aller leur demander pardon », confie notre interlocuteur, un ancien Volontaire pour la Défense de la Patrie (VDP): « Aujourd’hui, ils ont détruit tous nos fétiches. Après leur départ, les anciens du village ont restauré ces divinités auxquelles nous croyons dans notre tradition. A leur prochain passage, ils sont venus avec de l’essence, sont rentrés dans toutes les cases pour bruler tous les fétiches. Ils veulent mettre fin à nos traditions. Ils nous obligent à couper nos pantalons et à laisser la barbe. Les femmes devraient se vêtir de burqa noire. A la fontaine, les femmes qui ne respectaient pas cette loi étaient bastonnées. »

Écoles fermées au profit de l’enseignement coranique

Les écoles et lycées de la localité ont fermé les portes depuis maintenant 3 ans. Les terroristes ont ouvert une école coranique à Bilgondogo, environ onze kilomètres de Douma, où ils enseignent eux-mêmes l’arabe et où devront être enseignés tous les enfants de la zone. « Ils disent qu’ils ne veulent plus voir l’école du Blanc ici. Depuis 18 mois, c’est la loi des terroristes qui règne chez nous. Ils ont quatre bases chez nous. J’ai même indiqué la position de toutes les bases aux Forces de défense et de sécurité (FDS), mais aucune réaction depuis lors. Le champ de mon père abrite une de leurs bases. J’ai même indiqué où cela se trouve mais rien a été fait. Nous sommes fatigués d’en parler aux FDS car la situation ne change pas. La zone leur appartient. Ils ont fait savoir que ceux qui refusent leur loi doivent quitter le village. A défaut, ils seront exécutés », explique l’ancien VDP…

Après un silence de quelques secondes, il nous revient : « …le commerce se fait par les terroristes dans notre marché. C’est eux qui vendent les tenues des femmes. Le carburant, c’est également chez eux qu’on peut en avoir. Le bétail leur appartient. Ils le vendent à leur guise. Lorsqu’ils viennent au marché, ils emmènent leur drapeau qu’ils viennent implanter au centre du marché. Leur drapeau y flotte depuis maintenant deux ans. Nous ne pouvons rien contre eux… »

« Les terroristes se sont substitués à nos FDS »

Il confie que les terroristes ont ligoté son frère et l’ont abandonné dans la nature jusqu’à ce qu’il meurt. Le 20 septembre 2019, un de ses frères a été pourchassé et abattu par les terroristes. Le 8 juin dernier, alors que la saison des pluies s’installait, les terroristes sont allés dans le village, ont fait sortir un homme de 37 ans, et l’ont abattu sur la place publique. « Ils ont dit ce jour que tous ceux qui refuseront de se plier à leur loi subiront le même sort que cet homme. Ils exhortent ceux qui estiment qu’ils ne peuvent pas suivre leur loi de quitter le village pendant qu’il est temps. Si pour avoir l’autorisation de vivre dans votre propre village vous êtes obligés d’aller supplier les terroristes, ça veut simplement dire que vous avez totalement été abandonnés par ceux qui ont l’obligation de vous protéger. Je suis dévasté. Nous ne pouvons plus rien faire. C’est déplorable. Sur le tronçon qui mène au village, les terroristes y ont érigé un poste de contrôle d’identité. C’est eux maintenant nos FDS. Ils se substituent à elles. En effet, on a l’impression de vivre dans un autre Etat… », assène-t-il.

Loin de son village, son supplice est loin de s’estomper. Notre interlocuteur ayant fui son village pour rejoindre Ouahigouya, peine à rentrer en possession des vivres alloués aux personnes déplacées internes. « Je me suis plusieurs fois inscrit mais je n’ai rien reçu. », regrette-t-il, lui qui n’est toujours pas à bout de ses peines.

Armand Kinda
Minute.bf

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